Il s’est élancé depuis Sedhiou, en Casamance
Prince Manjaku comme sa langue maternelle,
De la lignée Dioku, comme son père et ses oncles, venus de Guinée-Bissau s’installer au pays des diolas, de Fodé Kaba, de Djignabo Badji, des prêtresses résistantes Aline Sittoé Diatta et Alandiso.. dont ils cultivent la terre
Armé de ses nobles racines, formé entre l’école chrétienne et musulmane, usant du wolof, du diula, du peul, du créole portugais, du français, de l’anglais, l’étudiant biologiste, improvise un jour une trajectoire inattendue sur la corniche de Dakkar
En entrant dans la danse.. d’un concours d’entrée à Mudra, il saute sur le bureau du jury, déploie son sabar, son kumpo, ses mouvements libres et maîtrisés.
Pris dans l’avant-garde, avec ses traditions bien ancrées, il incarnera cet équilibre de ses pas, son oeil aiguisé, l’ insatiable curiosité du monde, le battement de ses mains, pour raconter des histoires, les siennes et celles des autres, sur les scènes bruxelloises, flamandes, bulgares, russes ou caraïbes.
Il se fera l’écho des pulsations mandingues, de Gomma, de Kigali, du Jola… les fera résonner jusqu’à Tokyo, New York, Amsterdam, Berlin ou Liège
Le jeune danseur deviendra comédien, animateur, professeur, anthropologue, entrepreneur et même échevin..
Il incarnera parfois le noir du blanc par nécessité, pour s’en servir un peu, avant de le déconstruire jusqu’au bout
Il transmettra les savoirs d’une vie déjà multiple, ses percussions aux babtu, mundele et muzungu, fera la jonction entre son ici et son là-bas.. chantera son hymne à l’amour de siens, du semblable et du divers
Il organiser le relais, des soutiens visibles ou souterrains pour la communauté, portera la voix des chemins tortueux, des traquas diasporiques, balayera les clichés, les fantasmes exotiques, jusqu’ au cœur poussiéreux de Tervuren..
Il inventera une horloge, un espace ouvert à tous les vents, à qui veut pleurer son mort, célébrer l’être cher (Mya si tu te souviens), recevoir Ken Bugul, évoquer Sembene Ousmane, la saudade de La Havane ou d’Abidjan, commémorer Lumumba, accueillir celui qui veut manger son dibi ou simplement dire bonjour à l’homme au chapeau, père de Mandjou & Kalou, parrain de Nakani, tonton Ken pour beaucoup, compagnon d’innombrables échappées fraternelles, un repère, une inspiration…
Et puis, il portera quelques convictions, fera des compromis sans se compromettre, défendra l’artiste à tout va, le peintre fou de Matongé, le petit théâtre de quartier vivotant, des lieux où l’on a le temps de créer, la culture pour celles ceux qui n’entrent pas, la tarantelle, le ndombolo, la salsa, le balax qui se déploie sur la place de préférence publique.. y inscrira des noms qu’on n’a pas toujours voulu dans le marbre d’Ixelles : Edouard Glissant, Nawal El Saadawi, Rosa Parks, Miriam Makeba, Mandela, Césaire
Secrètement ses dernières années, il voyait le vent tourner plus fort mais gardera fermement son feutre noir, l’élegance discrète comme ses appuis insoupçonnés, maintiendra le cap le plus loin possible comme son corps jadis bondissant, la résonance profonde du tambour..
Avant de rejoindre Dieudonné, Mamady, d’autres frères et soeurs de route… et partir en laissant quelques clefs, dont celle d’une horloge qui ce soir continue de tourner
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