J’aime y passer tard et me poser dans un coin du balcon surplombant le vieux piano Förster, où joue ce soir un amateur de Monk. Un duo d’habitués s’improvise ministres de l’économie au comptoir, tandis qu’un groupe d’étudiantes du RITCS posé près de l’entrée trinque joyeusement à l’année écoulée, sous le regard d’un vieux couple de touristes américains, sirotant leur old fashioned. Dans cette ambiance familière comme le portait de Stan qui trône derrière les colonnes, je songe aux fantômes errant depuis près d’un siècle dans ce café aux faux airs de La Havane.
Une aventure qui démarre, sous la houlette d’une certaine Madame Alice, offrant une alcôve discrète aux secrétaires et agents de la Bourse toute proche, mais aussi un repère pour la faune nocturne qui aime s’encanailler dans le bas de la ville, dont un certain Charly Vogel dit « l’Archiduc ».
Avant de vous en dire plus, j’aimerai saluer l’ami Arno qui vient de s’asseoir sur la banquette près de la fenêtre, sa place favorite. Il habite à deux pas d’ici. On s’est rencontré à l’été 81, à Ostende, lors d’un concert de son groupe TC Matic. Il était alors cuistot pour Marvin Gaye, exfiltré du showbiz pour 18 mois de revitalisation et de sexual healing.
Mais revenons en à Charly l’Archiduc, ainsi surnommé pour l’élégante moustache en guidon qu’il arbore fièrement à cette belle époque dans le centre-ville, épicentre de ses activités. Sous ses airs respectables de grossiste en vin de la place Sainte Catherine, Charly œuvre également dans le trafic de cocaïne qu’il écoule dans plusieurs tripots, à destination des fêtards, artistes et cercles interlopes de la capitale. C’est à la suite d’une rencontre décisive que ce modeste commerçant a pris la tête d’un juteux business, lui permettant d’ouvrir diverses « blanchisseries », dont celle gérée par Madame Alice, sa partenaire en amour comme en affaire.
Cette dernière est la fille d’Angelo Mariani, pharmacien corse à l’origine du fameux vin éponyme, vitaminé aux feuilles de coca. L’élixir, très populaire grâce notamment aux publicités faites alors par d’illustres amateurs – dont Zola, Rodin et même le pape Léon XIII – est interdit depuis plusieurs années pour ses effets d’addiction sévères. Une grande guerre, la crise de 29 et une faillite plus tard, cette parisienne distinguée et sans le sou a trouvé refuge à Bruxelles chez une amie de longue date, la cantatrice Vina Bovy.
C’est au Palais des sports de Schaerbeek qu’Alice fait la connaissance de Charly, au cours d’un gala de boxe opposant le champion local Felix Wouters à l’Homme aux mains d’argile, Marcel Cerdan. Après quelques effets de manche sur leurs strapontins côte à côte, ils tombent instantanément amoureux. Elle s’éprend de ce dandy aux yeux bleus électriques, un peu filou et particulièrement drôle. Lui succombe à son regard espiègle, sa beauté naturelle et un rire désarmant. Ils deviennent très vite inséparables, se marient après quelques mois et décident bientôt de lancer ensemble une affaire risquée, mais porteuse d’un nouveau standing et de perspectives ambitieuses pour les jeunes amants.
En effet, toujours connectée au réseau qui écoule depuis le port d’Anvers la coca péruvienne en Europe, limitée à présent à la fabrication de produits pharmaceutiques, Alice n’a aucun mal à convaincre Charly de reprendre le filon familial sous des voies plus souterraines. S’appuyant sur leurs carnets d’adresses mondains, dont un aventureux chimiste, ils décident d’investir leurs prêts et petites économies dans un troquet en décrépitude rue Dansaert, pour le transformer en coquet établissement. S’inspirant de la prestigieuse Coupole qu’Alice fréquentait à Paris, l’Archiduc est inaugurée en cette année 1937, avec l’appui d’une chanteuse de revue montante, Léonia Cooreman. Le club accueille progressivement le gratin des bourgeois bohèmes et artistes bruxellois, auxquels se mêlent une jeunesse débridée qui vient écouter des poètes ou musiciens de passage comme Fud Candrix, Django Reinhardt, Madeleine Ley ou le juvénile Boris Vian.
Le couple rayonne, s’offre une maison cossue boulevard de Waterloo après seulement deux années d’exercice et accueille toujours plus de monde derrière la façade turquoise de l’Archiduc. Toutefois, la fréquentation du lieu par des officiers allemands sous l’occupation, comme le train de vie ostentatoire de Charly éveillent peu à peu l’attention. Consommation excessive de poudre, costumes grandiloquents et écarts répétés du patron envers Alice menacent bientôt la florissante entreprise. C’est d’ailleurs, Léonia, habituée du lieu et devenue la maîtresse de Charly qui, à la suite d’une violente dispute, décide de balancer aux stups de l’Amigo toutes les confidences faites à l’horizontal.
Une descente à l’Archiduc s’ensuit, mettant à jour les comptes secrets et la longue liste d’amateurs de coco qui fréquentent l’institution comme d’autres points de distribution : le Falstaff, le Petit Lion ou encore le Verschueren. Alice est arrêtée sur le champs et passe quelques mois à la prison de Forest, avant de pouvoir retrouver sa liberté grâce à un juge indulgent, consommateur occasionnel de schnouff. Sans nouvelle de Charly depuis ses déboires, elle se résout à reprendre la route pour refaire sa vie à Paris, où elle retrouve sa voisine d’enfance Regine qui la prend comme associée dans sa boite de nuit le Whisky à gogo, à deux pas de Saint-Germain-des-Prés. J’ai perdu sa trace depuis…
Quant à Charly, en vadrouille au moment de la perquisition et prévenu de son issue fatale, il s’est planqué plusieurs jours chez son ami boucher VDB, figure politique locale avec lequel il a réalisé quelques affaires immobilières. Mais ce dernier, ne souhaitant pas s’encombrer trop longtemps d’un fugitif à même de faire chavirer sa carrière de jeune député, l’a prié de trouver rapidement un autre refuge.
Moustache rasé et déguisé en gourgandine avec l’appui de l’épouse de VDB, il espère pouvoir rejoindre Mathilde, une vieille connaissance, qui pourrait l’exfiltrer vers une cache à Anvers. Elle lui a donné rendez-vous au Pili Pili, dans la discrète Impasse d’une personne. Arrivé à la porte du café vers minuit, il remarque derrière lui un homme en chapeau et imperméable noirs qui, avant de pouvoir sortir son colt 38, l’abat froidement et fait disparaître son corps dans la Senne. Si certains parlent d’un mari courroucé par quelque infidélité impliquant Charly ou d’un homme de main à la solde d’un échevin bruxellois trop près du dossier, ni moi ni personne n’eut le fin mot de l’histoire.
Quoiqu’il en soit, l’Archiduc est mis sous scellé, puis laissé à l’abandon deux années durant avant que le lieu amorce une seconde vie à l’été 53, sous l’impulsion du pianiste prodige Stan Brenders. Déchu par des soupçons de collaboration lorsqu’il menait sous l’occupation l’orchestre de Flagey, le projet d’un club de jazz lui offre alors un nouveau souffle : son piano a queue voit passer Brel, Miles, Nat King Cole, Barbara et autres stars étoilées. Après son décès en 1969, Madame Brenders continue de tenir la barque dont elle passe le relais à Jean-Luc en 1985 pour d’autres aventures, dont un très beau concert surprise des jumelles Ibyeyi ou le passage éclair d’une Lady gaga.
Je vous laisse avec mon ami chantant les yeux de sa mère, qui aura peut-être d’autres histoires de fantômes à vous conter, tant ils hantent comme nous les banquettes de l’Archiduc, car je dois rejoindre ce cher Marc Moulin à la Fleur en papier dorée pour un dernier verre…
Belle soirée,
La 3ème oreille
(Toutes ressemblances avec des personnages ou des faits réels est ici fortuite et l’objet d’une imagination divagante)